1984: Naissance et premiers développements de la JOC féminine


29 Sept. 1984

NAISSANCE ET PREMIERS DEVELOPPEMENTS DE LA JOC FEMININE 

en Brabant-wallon

Ceci est un simple témoignage et non le résultat d’une recherche.

De plus, ce témoignage se limite à la branche féminine du mouvement jociste, entre-les-deux-guerres.

Contexte général et social du Brabant-Wallon à cette époque

Dans le cadre des Oeuvres Sociales Chrétiennes, on ne parlait pas, vers cette époque, de “Brabant-Wallon”, mais bien de “fédération de Nivelles”. En fait, celle-ci recouvrait l’aire géographique de l’arrondissement, comme d’ailleurs les autres fédérations de Wallonie. llais au fond, Nivelles n’était que le centre théorique de la région, la ville se **tution situant de façon tout à fait excentrique par rapport au reste de la région.

Petite ville de 12 à 14.000 habitants à l’époque, en fait? assez isolée et repliée sur elle-même, Nivelles subissait des influences politiques libérales et catholiques conservatrices assez fortes. Et dans cette entité politique, la famille de lieux représentait comme l’élément bourgeois typique, qui se voulait “social”.

En réalité, la région de Nivelles se caractérisait par un certain nombre de secteurs géographiques assez différents. Ce fait aura une grande influence sur la localisation de la JOC et sur son organisation. Se sou-venant de toutes mes allées et venues dans la fédération, nous distinguions certainement :

  • Le secteur de Nivelles, qui se prolongeait au-delà de la limite du Brabant, vers Seneffe et en direction de Braine-le-Comte et Bruxelles et englobait les villages au sud de la ville ;
  • le secteur de Braine-l’Alleud, Tubize, Rebecq;
  • le secteur de Wavre, un peu isolé, sui generis, se prolongeant, lui, vers Bierges, Grez-Doiceau, Gastuche, Néthen ; mais d’autre part aussi, vers Genval et La Hulpe;
  • Le secteur de Court Saint Etienne qui n’étirait le long de la line de Charleroi, par Laroche-Tangissart, Marbais, Villers-la-Ville, etc.

C’est intentionnellement que je ne parle pas de l’Est du Brabant-Wallon qui, en ce temps-là était caractéristiquement agricole, et donc, ne faisait pas partie du champ d’action de la JOC féminine.

Ces situations socio-géographiques ont fatement marqué notre action, sous divers aspects :

1/ une grande absence d’unité dans la découverte même du problème global dexxxtravitt de la jeunesse travailleuse, tant les divers secteurs étaient caractérisés par des pôles de travail différents et donc des mentalités très différentes.

2/ Beaucoup de difficultés de communications. Lorsque je faisais, au cours des soirées, des visites aux sections jocistes, je me voyais obligée de loger trois ou quatre fois par semaine à Bruxelles, faute de pouvoir rejoindre Nivelles après 22 heures en train (inutile de dire que nous ne jouissions pas d’une voiture !)

3/ Par conséquent, une grande déperdition de forces et la diffi- culté de conduire une action globale et convergeante. Or, à cette époque, on travaillait beaucoup paus qu’aujourd’hui par systématisation de l’action, grâce à des programmes d’ensemble, à des plans d’ensemble, en vue d’une certaine efficacité. D’on Le Brabant-Wallon gardait toujours un peu l’impression de ne jamais atteindre les résultats qui correspondaient à l’effort déployé.

La vie ouvrière. Les jeunes filles au travail

Parmi nous, la région de Nivelles était dite “région mi-industrielle, mi-rurale”, un peu comme Huy, Waremme, Thuin, Namur, et d’autres et par comparaison avec les grosses régions ouvrières ou urbaines caractérisées qui, à juste titre, occupaient beaucoup la JOC: Liège, Charleroi, Bruxelles, le Centre, etc.

On y comptait cependant un certain nombre de milieux de travail importants

  • dans l’indistrie du papier Mont St Guibert, Lannoye à Genval, Deloroix à Nivelles, Virignal, Gastuche ;
  • dans le domaine du textile, : toutes les filatures sur la ligne de Braine-l’Alleud, Noucelles, Vauthier-Braine, Braine-le-Château et la fameuse soierie de Tubize qui ne portait pas encore le nom de Fabelta; l’usine de Céroux-Mousty;
  • quelques grosses boites dans la métallurgie: Forges de Clabecq, Henricot, La Métallurgique de Nivelles ;
  • et enfin un certain nombre d’entreprises qu’on ne peut guère regrouper Semal à Nivelles, le Thermogène à Gastuche, les carrières de Quenast, la verrerie de Fauquez; et on peut y ajouter la fabrique de caoutchouc de Seneffe qui, bien qu’en Hainaut, employait assez bien d’ouvriers de Nivelles et environs.

La région ne connaît donc pas une atmosphère ouvrière dans le ton du pays de Charleroi ; il n’y est pas question non plus de zonings comme ceux qu’on y trouve aujourd’hui. C’est donc d’un tout autre visage ouvrier qu’il s’agit.

En ce qui concerne la main d’oeuvre féminine : les femmes qui allaient travailler en usine — je dis bien en usine – étaient surtout des adultes, la plupart des femmes mariées. Les familles hésitaient à envoyer leurs filles jeunes et non mariées à la fabrique, souvent à cause du climat de peu de moralité qui y régnait, surtout dans les grands milieux de travail.

Mais les jeunes filles allaient travailler, en assez grand nombre, en dehors de l’arrondissement, dans ce qu’on appelle aujourd’hui “le tertiaire”. C’étaient selles qu’on appelait alors “les tailleuses” ou des demoiselles de magasin, des employées de bureau. Beaucoup d’entre elles faisaient la navette vers Bruxelles, notamment celles de Nivelles, d’Ottignies et de Wavre. On les retrouvait surtout à l’Office des Chèques Postaux, aux PTT, dans la haute couture (chez Hirsch et ailleurs), dans les grands magasins qui commençaient à se développer.

Celles qui travaillaient comme tailleuses ou demoiselles de magasin, appartenaient très souvent à de très petits milieux de travail où elles étaient deux, trois, cinq, ce qui donne un tout autre climat à la vie de travail et notamment quant aux conditions de vie et à la défense syndicale.

Enfin, une autre catégorie de jeunes travailleuses — encore assez nombreuses à l’époque — “s’en allaient en service”, comme on disait alors, en tant qu’employées de maison, souvent dans des conditions très difficiles.

Mentalité populaire en Brabant-Wallon

Traditionnellement, le Brabant-Wallon est une région où taxpx les gens sont assez paisibles, voire conservateurs, encore assez influencés par un reste — mais un reste important de climat paysan et agricole.

A cette époque, même si on habite une localité relativement importante, on garde quelque chose d’une mentalité de village. Et c’est avec cette mentalité qu’un certain nombre de jeunes filles des villages de la région commencent à entrer dans la vie de travail; ce nombre augmentera évidemment avec rapidité après la guerre.

Ainsi se développe lentement une mentalité de salarié, mais de salarié que j’appellerais individuel, sinon individualiste. Il n’y a donc pas encore, en particulier chez les jeunes filles, de conscience ouvrière ; on est encore comme méfiant, on garde ses distances vis-à-vis du collectif.

Ce milieu populaire, surtout du côté féminin, est au fond relativement peu développé culturellement. Les filles y ont infiniment moins d’atouts scolair que les garçons, parce qu’un grand nombre d’entre elles restent, en fait, à la maison. Elles appartiennent encore très souvent à des familles bien nombreuses et pauvres, où il y a beaucoup de tâches domestiques à assumer les grosses lessives, les enfants à garder, des raccommodages, toutes sortes de besognes xxx auxquelles la mère ne peut suffire seule … entre les naissances successives.

Cela donnera une certaine caractéristique à la JOCF de cette époque-là. Nous avons toujours été convaincues que la classe ouvrière forme un tout et que, si on est d’une famille populaire, ce n’est pas parce qu’on reste à la maison qu’on n’est pas de la classe ouvrière. La jeune fille de ce milieu en subit dès maintenant toutes les influences par son père et ses frères au travail; elle est destinée vraisemblablement à épouse un travailleur demain. Elle fait donc partie intégrante d’une classe sociale déterminée, aujourd’hui par ses proches, et virtuellement par son avenir.

Au point de vue religieux, il semble bien que le milieu populaire du Brabant Wallon suive à peu près la même courbe que les autres régions de Wallonie, quoiqu’avec plus de lenteur : une courbe de déchristianisation lente, en dép d’une certaine pratique religieuse et peut-être même d’une religiosité intérieure difficile à cerner. Cette religiosité est maintenue et transmise par les femmes surtout, et en particulier dans les villages.

En même temps, on perçoit une influence socialiste certaine. Deux causes parmi d’autres : l’ambiance anticléricale du moment et la prin proximité de la région de Charleroi. Cette influence se manifeste surtout dans l’action syndicale, dans les milieux de travail et dans les périodes pré-électorales.

Naissance et premiers développements de la JOCF

Dans ce contexte, elle naït, se recrute et agit, avec l’ambition d’atteindr toutes les jeunes filles de milieu populaire. Le petit texte ci-après, qui date de 1939, caractérise assez bien les choses :

“Si elles sont frustes, ignorantes, très peu habituées à s’extérioriser, si elles sont craintives et timorées, si même elles appartiennent, comme dans de nombreux cas, à des familles non-pratiquantes, socialiste parfois communistes, peu importe. La JOCF offre à toutes les travailleuses généreuses et de bonne volonté la possibilité d’être des apôtres.

C’est d’ailleurs une des affirmations qui, personnellement, m’a propulsée dans la JOC: l’idée que “nous allons conquérir toutes les jeunes travailleuses” … avec toutes les réserves que l’on peut l’aille appliquer a mot “conquérir”. C’était là l’objectif : un mouvement de masse. 

Quelques étapes du développement

La première section de JOCF est née en février 1925 à Nivelles. Une première réunion groupait six jeunes travailleuses, parmi lesquelles Louise Bauthier, fille d’un tailleur de pierre de la rue des Frères Grislein. Elle avait participé peu avant au premier conseil National de la JOCF qui s’était tenu à Bruxelles le 1er février. Là, elle avait entendu Cardijn et elle avait été tout simplement “mordue”.

Peu après naissent les deux sections de Waterloo et de Braine-l’Alleud. Un an après (1926), ces trois sections créent un comité Fédéral. On commence à avoir un projet plus précis.

En 1927, la fédération de Nivelles compte 26 membres et se donne ses pre- miers objectifs. Celui qui frappe le plus, c’est la volonté d’atteindre le milieu de travail : on veut avoir des jocistes militantes dans des lieux de travail et en particulier, on choisit la soierie de Tubize. Il faut bien le reconnaître, celle-ci était à l’époque assez mal côtée à tous points de vue. De fait, une première réunion se tient pendant la pause de midi, à laquelle participent 40 ouvrières de la soierie. Nous sommes en 1927. De cette rencontre naîtront quatre nouvelles sections jocistes.

Dès 1928, le mouvement dresse un appel pressant à Louise Bauthier et celle-ci accepte de se consacrer entièrement à la JOCF dans la région. Elle devient la première “permanente régionale” du Brabant-Wallon.

C’est en 1928 aussi qu’on voit surgir la section d’Ottignies qui, elle, aura une action toute particulière propre aux navetteuses. Les jocistes feront des contacts dans les trains, parmi les camarades et les employées qui sont drainées de ce secteur vers Bruxelles. Ici apparaissent Henriette Simon et Lucie Verlaine qui travaillent à l’Office des Chèques Postaux. Elles font, dans leur train, le repérage systématique de celles qui sont occupées dans les grande bureaux de Bruxelles. De cette action-train vont naître les noyaux de huit futures sections, dans différents coins de la région. En 1930, la fédération compte 28 sections et 550 membres.

Le 21 juin se tient à Nivelles un Congrès des Oeuvres Sociales, où la JOCF aura déjà sa journée d’étude propre, à l’intérieur de ce rassemblement.

En 1935, qui est sans doute le point culminant de cette époque, on compte 34 section jocistes féminines et 620 membres, dont on peut aisément retrouver toutes les implantations exactes.

Au sein d’un mouvement national

Il est assez difficile de dégager, dans une activité aussi globale que celle de la JOC, quelle est la part exacte de l’effort régional et la part de la liaison dynamique avec la structure et taxxinationt l’impulsion vendet du mouvement national. Il est des gestes qu’on invente au niveau local ou régional et des campagnes auxquelles on participe au titre de la Wallonie entière.

Quoi qu’il en soit, soulignons avant tout la participation de la JOCF du Brabant-wallon au pélerinage à Rome en 1931. Pour des jeunes filles de la classe ouvrière, et en particulier hunxitimx issue, d’un milieu culturellement assez peu développé, c’était là un événement absolument except tionnel ! Des jeunes filles qui ont toujours, été minorisées, “qui ne sont jamais sorties de leur trou” et qui tout d’un coup, se trouvent propulsées à l’étranger, sur le Lac-des-Quatre-Cantons, au Vatican … et qui baignent pendant dix jours dans un groupe de 1200 militantes jocistes Pour elles, c’est la révélation extraordinaire de ce que c’est qu’un mouvement.

Ceci me paraît caractéristique à la JOC: à partir d’un petit noyau local, apparemment infime, on passe très vite à une conscience régionale, puis à la sensibilité d’un mouvement national, très important dans le contexte de l’époque.

On éprouve le même sentiment à propos des grandes Semaines d’Etude de l’été. Dès 1926-27, la JOCF organise annuellement des rassemblements de militantes de l’ensemble du Bays Walbon et de Bruxelles. C’est là que se donne la formation intensive, dans une vision globale des problèmes et des méthodes. C’est de là aussi que se transmet le dynamisme vital qui va marquer des générations de jeunes travailleuses. Les Semaines d’Etude d’Heverlee en 1932, celle de Gosselies en 1933 ont fortement marqué le développement du mouvement et les jocistes de ma génération. Nous étions 30 participantes du Brabant-Wallone à la Semaine d’Etude de Gosselies.

Il faut signaler aussi bien que ce ne soit pas une initiative de la JOCF – le congrès général de l’ACJBF, le 24 juin, sous les arcades du Cinquantenaire à Bruxelles, où la participation des jocistes féminines a été particulièrement importante et remarquée.

Enfin, soulignant le caractère national — et même international — du mouvement le congrès jubilaire du Heysel, le 25 auût 1935. Tous ces événements, dans lesquels la JOCF du Brabant Wallon a pris sa place parmi les autres fédérations, ont contribué très fortement à dynamiser le mouvement.

Un tissu de gestes, d’action et de formation

Dans l’ensemble, à cette époque, toutes les sections participent au “programe de l’année”. Telle année, on étudie la vie de travail, telle année la famille, telle année le salaire. Toujours à partir des faits vécus. De là partent alors des gestes et des actions précises, comme par exemple la Campagne pour plus de Propreté et de Moralité dans les Milieux de travail (1937) et d’autres. Détail caractéristique: en ce qui concerne le Brabant Wallon, la campagne s’est terminée par 12 petits meetings de secteur, pour se clôturer par un grand meeting plus général, en commun vec la fédé de Bruxelles; ce qui montre bien que le vrai centre de rassemblement était souvent Bruxelles plutôt que Nivelles.

Entretemps, en 1933, Louise Bauthier est appelée à faire partie de la nouvelle équipe nationale créée par Emilie Arnould. C’est une manière de reconnaître sa valeur de militante responsable, ainsi que l’authenticité de la JOCF dans la fédération. A la JOC, on ne vous choisit pas simplement sur vos dons personnels mais surtout par ce que vous avez réalisé !

Louise Bauthier restera longtemps dans l’équipe nationale et y sera chargée entre autres, du service syndical.

A cette époque, on constate une préoccupation très systématique pour la formation des militantes à tous les niveaux. On fait des tentatives pour créér une “équipe fédérale”, c’est-à-dire un noyau de responsables de sections locales qui ont déjà un peu d’expérience, qui ont bien saisi l’esprit de la JOC et qui peuvent assumer tax la fédération dans son ensemble. Cet “esprit d’ensemble” commence à naître très, très lentement. Pour toutes les raisons que exposées au début, cet effort n’a pas été facile ; et l’équipe fédérale n’a jamais trouvé sa consistance réelle, malgré la bonne volonté de celles qui en ont fait partie : Félicie Timmermans de Rebecq, Fanny Kofferschlager de Court St Etienne, Madeleine Junion de Wavre, etc.

Deux étapes dans cette formation doivent cependant être notées : les deux sessions des Equipières Fédérales (organisées par la Fédération Nationale) à Bassenge en 1933 et 1934.

Les réunions de secteur

A défaut d’unité géographique, il avait donc fallu chercher des moyens de créer une certaine convergence dans le contact et l’action. C’est pourquoi on commence, vers 1931 je crois, un travail par secteur.

Les quatre secteurs dont j’ai parlé plus haut (plus ou moins définis) deviennent des entités originales. Alors que, dans les fédérations bien homogènes, on tient selon la ligne du Manuel de la JOC un Conseil Régional tous les mois, nous faisons, nous, quatre conseils de secteur.

Pour la permanente que j’étais, c’était de dimanche en dimanche, une sorte de pélerinage permanent une fois à Wavre, une fois à Tubize, et ainsi de suite. J’allais à la première messe du matin, à 5.30 heures, à l’église que tous les Aclots connaissent comme “le Spluc” et je prenais le train, à jeûn, portant une valise remplie de toute sorte de papiers, Bulletins de Dirigeantes, carnets de notes, insignes, papier à lettre jociste, etc. On se retrouvait dans une classe ou un local paroissial où on était relativement bien accueilli mais où, au moins, on pouvait se mettre en rond autour du poële …

Pendant cette journée, on vivait ensemble toutes les préoccupations du secteur. On faisait une révision assez systématique du travail réalisé et une réflexion sur la suite du programme. Il fallait aussi examiner les finances locales et … tirer les trésorières par l’oreille. On se posait des questions sur les méthodes de recrutement et la pénétration dans les milieux de travail. Et cela se répétait de secteur en secteur, de telle sorte que toute la vie de la fédération se décentralisait, pour être finalement synthétisée par la permanente et l’équipe fédérale.

Les visites aux sections

Dans une région aussi dispersée, le contact que pit la permanente pouvait établir avec les sections était capital. Tous les jours, j’allais visiter une, parfois deux sections. Parfois, pour rationaliser un peu le travail, je partais dès 10 ou 11 heures du matin, pour ren- contrer une présidente locale à la sortie de son usine, casser la croûte avec elle et préparer le prochain cercle d’étude. Je profitais aussi de l’après-midi pour aller voir celles qui étaient ménagères chez elles, donc plus facilement it disponibles. Le réseau de bus et de trains n’était pas ce qu’il ést aujourd’hui. Je me rappelle les longues marches de la gare de Blanmont jusqu’à Walhain-saint Paul; et le soir, après la réunion à Rosières-Saint André, le retour jusqu’à la gare de Genval à travers le bois, pour rentrer à Bruxelles où j’allais loger; le lendemain matin à 8 heures, je repartais pour Nivelles.

J’avais un vieux vélo (qui n’avait pas de braquet déposé en permanence à Braine l’Alleud et un autre dans la région de Tilly, qui me permettaient aussi de pérégriner plus facilement à travers la région. On se demande aujourd’hui comment on a pu s’habituer à cette vie de chien, alors qu’on n’avait pas 19 ans. Mais au fond, c’était une sorte de vie de pionnière qui en valait la peine et qui enthousiasmait.

Les difficultés psychologiques

La première, c’est le complexe d’infériorité des filles du milieu populaire. C’est que, tous les jours, il fallait sortir de soi; tous les jours, il fallait conduire l’action militante; tous les jours, il fallait parler avec une compagne de la rue ou là, derrière l’église. On apprenait à oser, à préparer une petite affiche pour l’assemblée générale, à se lever devant toutes les autres pour raconter quelque chose qui s’était passé …

Ce complexe d’infériorité était énorme. Certaines de ces jeunes filles n’étaient jamais sorties de chez elles, n’avaient jamais pris la parole, évidemment ! Si elles allait travailler, surtout dans de petits milieux de travail, elles n’avaient rien à dire; on n’était personne. La classe ouvrière, même en ce temps-là, n’était guère organisée en Brabant-Wallon; elle n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, avec sa représentation syndicale forte, avec ses manifestations de rue — il y en avait, sans doute, mais on était loin de l’assurance collective que l’on peut afficher aujourd’hui.

Elément décisif pour l’orientation et la formation dans la JOCF : les jeunes travailleuses avaient un besoin absolu d’être valorisées. Certains exemples concrets pourraient nous sembler étranges maintenant, tenant compte de la conception que nous pouvons avoir de la “société bourgeoise”

  • La JOCF n’a pas dédaigne de favoriser les mariages “en blanc”, ce qui n’était absolument pas la coutume dans le monde ouvrier. Le mariage religieux auquel beaucoup tenaient, se faisait le matin, à la sauvette, sans célébration aucune. Donc, la tradition du “mariage jociste”, comportant l’eucharistie et la participation de la famille et des amis, c’était une manière de valoriser les jeunes filles.
  • Au fond, c’était la même chose quand elles voyaient leur nom ou leur photo dans l’illustré de la JOCF, Joie et Travail
  • Autre exemple : quand je suis arrivée dans le mouvement, on s’appelait “Mademoiselle”. Parce que, dans la vie de travail, dans la vie ordinaire, on n’était jamais une demoiselle; on était n’importe qui. Tandis qu’à la JOCF, on était quelqu’un. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’est venu le tutoiement, signe d’amitié et d’égalité entre nous.

Ce sont donc là toutes sortes de petits gestes et de comportement qui ont donnné ou redonné aux jeunes travailleuses une nouvelle dignité. Ils ont eu leur inxignficiat signification en ce temps-là.

De même les toutes petites choses que l’on demandait à chacune. Cela peut nous paraître si minime de savoir qu’on écrivait, en finale de son carnet de Semaine d’Etude : ‘Je porterai un journal à Henriette tous les mois”. C’étai alors une forme de responsabilité et d’engagement et donc, de valorisation. Plus encore s’il s’agissait d’apprendre à prendre la parole, d’intervenir dans une assemblée locale pour raconter un fait de la semaine dans sa rue.

Cette barrière psychologique a été très difficile à surmonter et permet d’imaginer l’effort de dépassement personnel qu’il a fallu demander à beaucoup.

Quelques aspects spécifiques de la formation

La formation a été une des caractéristiques de la JOC, tout particulièrement à cette époque. Une formation active, sous toutes sortes de formes et donc, nullement livresque. Sans doute, il y a eu des exposés, des ses- sions d’étude … llais il s’agit surtout d’une formation par l’action, qui exige un engagement personnel.

Par exemple, la cotisation, à ce moment-là, est extrêmement importante. Et chez les ménagères surtout, elle est très difficile à obtenir, puisqu’elles ne rapportent rien à la maison, elles n’ont même pas d’argent de poche. Les militantes allaient ainsi chaque semaine, chercher les 25 ou 50 centimes qui allaient composer la cotisation mensuelle.

Et par ailleurs, dans le mouvement, ce sont les membres qui paient tout ! rien n’est gratuit. Un porte l’insine, donc on le paie. On a besoin d’un carnet de notes, il coûte autant. Et cela donne de la valeur aux choses, aux gestes ; cela vérifie les motivations.

Quand on va en Semaine d’Etude : trois jours de participation, plus le prix du train, c’est extrêmement cher pour beaucoup. Il faut donc épargner, parfois pendant plusieurs mois, pour pouvoir y aller (même si la caisse de la section intervient pour celles qui sont en grande difficulté). On paie aussi son abonnement au Bulletin des Dirigeantes si on fait partie des responsables locales.

L’enquête jociste

Si la formation personnelle demande ces sortes de dépassement, elle projette aussi la jociste vers l’extérieur. Notamment par les enquêtes. La première chose qui m’a littéralement éblouie, quand je suis venue à la JOCF, c’est l’enquête sur le travail en 1933. A ce moment-là, l’enquête se fait de façon assez systématique, en périodes successives. On a trois moi pour étudier tel aspect, puis trois autres mois pour tel autre aspect, et ainsi de suite. C’est ainsi que j’ai découvert, moi qui n’avais jamais travaillé à l’usine, qu’on pouvait avoir à disposition un seul seau d’eau pour cent personnes, pour se laver les mains, nettoyer sa table, etc. Par ailleurs, on mange d’habitude à sa machine … Toutes ces choses concrètes ont été révélées par les enquêtes de 1933.

J’en ai retrouvé une, faite par la JOC masculine sur l’usine Goffart à Wavre, qui a dénombré 30 à 35 ouvrières sur 70 personnes qui y travaillent. Une autre sur l’usine De Raedt: au contraire, 4 ouvrières seulement, sur 150 ouvriers. On donne aussi des détails sur la propreté,. les installations sanitaires, etc. Cela vaut la peine d’être lu dans les textes de l’époque, car ce sont des situations dont nous n’avons plus du tout idée aujourd’hui.

Je me souveins aussi d’une importante enquête de la JOCF sur le temps libre, et d’une autre, sur le salaire. Elles ont toutes certainement marqué très fort la fédération de Nivelles et ont commencé à ouvrir une brèche en vue de la naissance d’une certaine conscience ouvrière du côté féminin.

C’est à partir des enquêtes qu’on découvre aussi les premières notions sociales de base : un certain sens de la justice du droit, des éléments de la législation du travail, etc. C’est là qu’on apprend qu’on peut oser dire quelque chose devant le patron! qu’on va peu à peu vers le sens du collectif, qu’on découvre un certain lien entre la foi et la vie ordinaire.

Où se situe la formation religieuse ?

Elle a son point de départ n’importe où, si l’on peut dire. Mais en tout cas elle s’exprime déjà dans les “cercles d’étude” dont je viens de parler. Tout naturellement s’insèrent, dans les échanges sur les faits d’enquête, des notions humaines fondamentales qui sont reprises dans la foi la justice, l’entraide, la dignité, la fraternité, l’attention aux autres Dans ces petites réunions locales qui se tiennent une ou deux fois par mois, commencent à s’imbriquer l’une dans l’autre la découverte spciak et le sens de la vie chrétienne. C’est peut-être là le vrai noeud du dynamisme de la JOC.

Il y a certainement, à cette époque-là, un accent très prononcé sur le religieux, sur la découverte de la “déchristianisation”, comme on disait, et donc, sur l’effort de rechristianisation.

Mais ce qui est propre au mouvement, c’est que celui-ci donne un autre contenu à la vie religieuse, fait faire l’apprentissage d’un autre type de vie chrétienne. Et entre autres, elle nous demande de la vivre nous-même, en nous-même… Oui, la pratique chrétienne, c’est la messe, ce sont les saclements, etc. Mais c’est avant tout un comportement, basé sur l’imitation de Jésus-Christ, sur l’amour fraternel, sur un absolu qui se vit tous les jours dans la famille, dans le quartier, au travail, dans les loisirs ..

Evidemment, il y a des temps forts où la formation religieuse se communique de façon plus explicite. Chaque section locale a normalement un “cercle d’étude religieux” qui, vers cette époque, est plutôt de type doctrinal. C’est vers 1937-38 qu’on en arrivera peu à peu à la pratique commentaire d’évangile, aux échanges sur l’évangile, au regard sur les faits de la vie à la lumière de l’évangile.

Il y a aussi des moments privilégiés qui se vivent au niveau local, régional et national : ce sont les Campagnes Pascales. On remet en valeur la communion pascale, non pas seulement dans la pratique formelle, mais dans toute sa portée profond de participation à la rédemption du monde, avec son sens de “retour”, de conversion. Car il y a eu, à ces occasions annuelles, énormément de conversions de jeunes travailleuses, de jeunes travailleurs, dont certaines ont même éventuellement abouti à des baptêmes et des confirmations d’adultes.

La célébration de Pâques est soigneusement préparée. Elle comporte une dimension fraternelle qui s’exprime dans le déjeuner pascal auquel on a invité toutes les jeunes travailleuses du quartier, y compris les non-pratiquantes, les filles de socialistes. Cette assemblée est forcément précédée de visites et de contacts (pour remettre l’invitation spéciale) et elle est suivie par d’autres, en vue — n’ayons pas peur de le dire de recruter de nouveaux membres qu’on n’aurait pas atteintes par d’autres moyens.

Les célébrations de Pâques et de Noël sont aussi marquées d’un certain accent familial. On invite les jocistes et les jeunes travailleuses à e’en inspirer pour refaire chez soi des gestes chaleureux : combien de jocistes ont préparé chez elles le déjeuner du matin de Pâques, à l’instar de la table qui avait été dressée pour l’assemblée de la section! Alors que, dans beaucoup de familles ouvrières de l’entre-deux-guerres, les relations étaient plutôt… rustres ! J’en ai oonnu beaucoup qui n’embrassaient jamais leurs parents, pas même à la Nouvelle Année — on considérait cela comme de la nièvrerie ou des traditions bourgeoises. Sur des points aussi simples que ceux-là, la JOCF a aussi fait tout un lent travail d’éducation.

Moins régulièrement évidemment, mais de façon très effective, und certain approfondissement religieux se faisait par les retraites et les récollections. En Brabant-Wallon, surtout par les retraites. Je me rappelle fort peu de récollections (nous devions tenir compte de la situation géographique, pour cela aussi) sauf d’une, que j’ai du “precher” moi-même en 1934 et sans préparation, l’aumônier régional étant enrhumé J’avais 19 ans …

Il faut insister surtout sur le fait que la formation religieuse est à 1 fois forte et diffuse. Elle passe à travers tout le mouvemeht, à travers toutes les réunions et tous les gestes.

Je crois pirnir pouvoir dire qu’à cette époque-là, le sens rel gieux est la motivation première de beaucoup de jocistes et de militante il est le moteur de leur action. Motivation de la vie de foi, de l’agir apostolique, de la diffusion d’un message chrétien nouveau.

Si je veux l’exprimer avec le langage d’aujourd’hui, je dirais que la formation religieuse provoque une concordance entre la vie ouvrière, la vie quotidienne et la foi. Mais à ce moment-là, nous ne nous en rendions guère compte. Avec un peu de rcul, j’oserais dire que nous avons vécu alors la tendance que certains découvrent aujourd’hui, qui exige un lien étroit entre la vie et la foi. Sans aucun doute, c’est là une brèbhe que la JOC a ouverte, sans avoir conscience des répercussions qu’elle aurait dans la vie de l’Eglise.

Pourtant, il ne faut pas oublier que, dans le mouvement jociute — et en particulier dans le Brabant-Wallon où on s’extériorise assez peu dans le domaine religieux — il y a une sorte de transmission de la foi qui se fait par les jeunes travailleures elles-mêmes; sans sermons, sans discours et par le groupe tel qu’il est. On a beaucoup d’exigences dans le mouvement, même pour la plus simple des jocistes: exigence de vérité, de prière, de lecture, d’approfondisse.ont de l’évangile, chacune à son propre niveau, et un effort pour “dire” le message. On avait peut-être moins peur de l’exprimer en ce temps-là qu’aujourd’hui ? … On disait à une fille pendant la Campagne Pascale: “Bel,… tu es quand même baptisée, non ? Alors, pourquoi tu ne viens pas ?” Tandis qu’aujourd’hui, ce n’est plus possible de tenir ce langage si direct. Nous sommes dans un autre contexte et il faut chercheur d’autres modes.

Le clergé, les aumôniers jocistes

On n’était pas tellement gâté sur ce point-là, au Brabant-Wallon, dans 1’entre-deux-guerres. Et pour plusieurs raisons.

Bruxelles, Anvers et alines, qui faisaient partie du même diocèse, étaient un peu “les chouchous” en ce qui concerne la répartition du clergé. On plaçait dans ces grandes villes les prêtres qui semblaient avoir le plus de … qualifications — digons: qui avaient un certain avenir, un sens pastorale plus aigu, plus de dynamisme et un certain bagage d’études. Le Brabant-Wallon était un peu le parent pauvre qui recevait, ou bien les prêtres très inexpérimentés (qui plus tard étaient mutés à Bruxelles ou à Malines) sou bien des prêtres qui n’avaient justement pas les caractéris- tiques qu’il fallait pour être des dynamiseurs en ville; ou encore ceux qui étaient déjà plus âgés et restaient des années dans une même paroisse et y finissaient… leur carrière.

Un deuxième élément défavorable pour nous : ce clergé, à quelques exceptions près, n’étais pas, forcément, un clergé d’avant-garde. Il connaissait peu ou pas la question ouvrière ou, tout simplement, la refusait. Dans un document que je viens de relire, on parle du vicaire Ketelbant,dexx arrivé comme vicaire de la paroisse Ste Gertrude à Nivelles vers 1930-31 ; on dit de lui, parce qu’il s’occupe de la JOC: “Oui, il perd son temps avec des gamis sans éducation …” C’est un signe.

Si je considère plus particulièrement la JOC féminine : nous étions encore un peu plus la parente pauvre ! On n’avait pas des vicaires pour s’occuper de nos sections, mais on avait les curés ! Les vioaires étaient encore tout au début de leur action pastorale ; ils avaient forcément des idées et des comportements plus avancés que les curés, comme c’est l’habitude à ces ages. On avait aussi très peur, en haut lieu, que les vicaires ne “neurent avec les filles”. Les curés, plus sages, pouvaient mieux les protéger, les surveiller, les enseigner. Car de toute façon, “ils savaient mieux” que ces petites jeunes qui avaient à peine été à l’école et qui prétendaient parter des responsabilités et faire de l’éducation sur le tas.

Ces éléments-là mis à part, les curés (qui étaient donc plutôt conservateurs) avaient un sens très “paroissialiste”. Pour eux, la chose la plus importante, voire première, c’était ce qui se passait dans l’église ou, en tout cas, dans la paroisse. Donc, la messe du dimanche à la paroisse, la communion générale à telle date, les confessions régulières, la mission text célébrée dans la paroisse, les processions de la paroisse. Pour certains, c’étaient des absolus. De sorte que, si la responsable régionale de la JOCF s’amenait en disant : “Tu viendras au Conseil Régional dimanche prochain, non ? c’est très important; tu devrais amener une telle et une telle…” alors, pour le curé, ça n’allait plus, parce que c’était une activité extra-paroissiale.

En dépit de la mentalité ambiante, le mouvement est d’ailleurs clairement interxx supra-paroissial. Les directives venaient “d’ailleurs”, auxquelles les curés avaient une certaine difficulté à se conformer, surtout lorsqu’elles comportaient un certain nombre d’éléments qui n’étaient pas dans leurs vues. Par ailleurs, je l’ai déjà insinué, très peu de curés avaient découvert le problème ouvrier. De sorte que le curé qui venait aux réunions disait “un petit mot”, puis s’en allait. Il avait accompli ce qu’on lui demandait et j’ai entendu certaines dirigeantes qui disaient malicieusement qu’elles préféraient ne pas avoir le curé aux réunions plutôt que de l’avoir ! …

C’était un peu ainsi que se situaient nos rapports avec le clergé. Finalement, sans bien le savoir, c’était un peu nous, les lafques, qui donnions et transmettions la formation religieuse que nous tenions, soit de réunions fédérales, soit du prêtre qui assumait les retraites, soit de la Nationale, etc.

Les services jocistes

Le service en général tient une très grande place dans l’action de la JOC et, lui aussi, il est mêlé à tous les éléments de la formation, de la vie chrétienne et de la vie tout court.

Je viens de relever les paragraphes qui suivent dans un rapport. Nous sommes à La Hulpe, en 1937,

  • Il y a 59 membres dans la sections locale de la JOCF. Parmi ses services, on note d’abord la Pré-JOCF, qui assume la préparation à la vie de travail – des très jeunes celles de 13 ans, qui entreront bientôt au travail à la fin de leurs classes primaires. On compte 9 préjocistes. Elles tiennent deux réunions par mois. L’une d’elles, qui n’a pas 14 ans, est responsable des comptes et une autre, des rapports. Les méthodes de formation sont, on le voit, les mêmes fondamentalement que dans la section JOCF.

Les préjocistes vendent 6 numéros de leur petit journal aux autres éco- lières et elles mènent une campagne dite “des débutantes au travail” qui quitteront l’école en juin-juillet.

  • Il y a un service local de placement. A l’assemblée générale mensuelle, où on invite toutes les jeunes travailleuses qu’on veut, on fait un appel pour reprérer celles qui n’ont pas de travail. Puis, on leur cherche une place dans les environs. Si on ne trouve pas, on s’adresse à un bureau de renseignements et de placement à Bruxelles et on essaie de voir si, là, il n’y a pas quelque offre d’emploi — surtout qu’à ce moment-là, c’est la fin de la période de chômage. Si l’on découvre un ou plusieurs emplois à Bruxelles, on renseigne cette nouvelle travailleuse à celles qui voyagent tous les jours en train, d’Ottignies vers Bruxelles, afin qu’elles prennent en charge la nouvelle. On indique à cette dernière les heures de trains, les trams qu’elle doit prendre, etc. C’est une sorte d’entraide fraternelle permanente.

Dans ce même rapport de La Hulpe, on signale ainsi qu’une militante a placé six jeunes travailleuses à Bruxelles. Plusieurs sont probablement des jeunes filles “en service”. La militante a pris la peine d’accompagner la nouvelle chez son patron pour la présenter.

  • L’accueil et l’entraide au travail constituent aussi de véritables services permanents.
  • Il y a également un petit service d’épargne, avec 26 jocistes épargnantes. Aux réunions, il y a en effet, dans un petit coin, une table où l’on fait ce qu’on appelle : la permanence d’épargne. On y recueille les pièces d’un franc, ou deux francs, etc… En général, on épargne 1 fr. par semaine, mais de manière très régulière.
  • Pendant un certain nombre d’années, il y a aussi un service d’aide aux chômeurs et aux choneuses pour rejoindre dans le réel ceux et celles qui, soit cherchent un emploi, soit ont besoin d’une aide matérielle.
  • N’oublions pas le service des malades, avec la visite régulière au sana de Jauche-Jauchelette notamment.
  • Il y a aussi un service de délassements qui organise des jeux, des fêtes, des excursions, apprend des chants aux membres.

Il y en a encore d’autres. Je pourrais en citer pas mal. Tout cela dans une simple section locale. C’est par tout cela que, non seulement le mouve- ment se construit, mais que les jeunes filles prennent des responsabilités à leur mesure et deviennent vraiment quelqu’un.

Quelques observations finales

Vue avec le recul des années, on peut sans doute caractériser la JOCF en Brabant-Wallon à cette époque-là comme une action militante individuelle ou inter-personnelle, qui est normalement soutenue par le groupe. Ce ne sera qu’après la guerre qu’on mettra un accent plus prononcé sur une action collective.

Il faut noter aussi l’insistance mise sur la formation intégrale de la jeune travailleuse, sur le progrès humain et le rayonnement religieux, et enfin sur le service.

Je crois que, même si ce n’est pas là la réalisation intégrale du projet de la JOC, c’est une première étape par laquelle il fallait passer: 

1) pour pour faire découvrir aux jeunes travailleuses le problème ouvrier que, souvent, elles ignorent encore, alors qu’elles le vivent

2) pour les valoriser et les rendre responsables, au-delà de beaucoup de complexes d’infériorité ;

3) pour les faire agir.

Les résultats, selon moi, ne peuvent se mesurer vraiment qu’après 30, 45, 50 ans. J’offre cette piste de travail à l’historien ou l’historienne qui voudra creuser cette question : Quels sont, à moyen et long terme, les résultats de l’action de tati la JOCF en Brabant-Wallon pendant la première partie de son développement?

Je citerais déjà volontiers, comme des intuitions à vérifier :

  • la naissance de familles ouvrières d’un type nouveau, avec un esprit nouveau, une orientation nouvelles ;
  • le nombre de vocations religieuses ;
  • l’ouverture d’un certain chemin d’autonomie, avec une prise de responsabilité de la ferme traxatis et de la jeune fille travailleuses ;
  • une certaine renaissance religieuse, surtout sous l’angle de l’apos- tolat des laics, qui veut de plus en plus faire le lien entre la vie et la foi ;

Sans oublier un certain renouveau du mouvement appelé communément à l’époque “La Ligue des Femmes”, où une quantité d’anciennes jocistes sont entrées et ont introduit un autre public, avec un autre esprit.

J’oserais même relever la place de celles dont on ne parle pas beaucoup, parce qu’elle n’ont pas de statut particulier : je veux dire l’engagement des célibataires. De fait, on ne voit nulle part leur photo dans les illustrés et les bulletins, on ne dit guère ce qu’elles ont fait. Mais il y a un nombre important de jeunes filles qui ont passé par la JOCF t qui sont restées — de gré ou de force, ou certaines Exx par choix et avec plaisir — célibataires et se sont engagées comme adultes dans le syndicalisme, comme catéchistes, dans les conseils paroissiaux, dans toutes sortes d’actions qui n’ont pas pignon sur rue, mais qui, au niveau local, ont une valeur irremplaçable.

Questions-réponses

Vous n’avez pas fait allusion au contexte très particulier de crise économique qu’on connaissait à l’époque, avec notamment, la forte incidence en matière d’emploi. Ne serait-il pas intéressant de connaître votre opinion sur la relation entre cette période, sur ce plan, et l’implantation et le développement de la JOC. Pourquoi n’en avez-vous pas parlé ?

R. — Parce que j’ai plutôt essayé de donner le contexte général d’une période qui est tout de même assez longue : de 1925 à 1940, sans analyser de sous-périodes.

Ensuite, j’ai essayé surtout de tracer la vie du mouvement comme tel. De fait, dans un autre chapitre, on aurait pu chercher à dessiner les incidences de la crise économique.

Enfin, je crois que cette crise a, en fait, eu moins d’impact dans le Brabant-Wallon que dans les grosses régions industrielles ou urbaines. Et plus encore, si l’on tient compte de toutes les réserves que j’ai faites en commençant, à propos du travail des jeunes filles et de la JOCF elle-même. On se trouve dans une région où il y a beaucoup moins de chômeuses, en réalité, que par exemple à Liège, où il y a un gros service de chômage, de placement, d’entraide, pour répondre à des besoins beaucoup plus criants.

Tandis qu’au Brabant, les jeunes filles du milieu populaire font assez facilement un mouvement de repli sur la vie familiale, lors qu’elles sont sans emploi. Comme je l’ai esquissé, nous sommes dans un contexte semi-rural où il y a toujours du travail à la maison et où certains “à-côté” domestiques permettent de dépasser quelque peu la situation économique (grâce à des cochons, des poules qu’on élève, etc).

Comment les milieux patronaux ont-ils perçu la création de la JOCF, dans le Brabant-Wallon ?

Ils étaient, non seulement conservateurs (y compris les catholiques), donc assez mal perçu mais trèxx franchement libéraux. Ils ont. cette action. Mais je crois aussi que les jeunes travailleuses n’étaient . pas encore prêtes, à l’époque, ni armées pour une xxix. opposition fron- tale vis-à-vis du patronat, à propos des conditions de la vie de travail. Même le syndicalisme chrétien était encore assez faible.

militantes tentaient surtout de se situer elles- Donc, les jeunes mêmes dans leur entreprise. Je me souviens cependant d’employeurs violemment libéraux qui, à l’intérieur de l’entreprise, cherchaient à repérer les jocistes. Evidemment, on portait un insigne, on faisait des contacts et de petites actions … c’était simple. Un cas typique chez Henricot, vers 1935, deux ouvriers, pères de jocistes, ont été renvoyés après près de 30 ans de travail (l’un était dans l’usine même, l’autre était un artisan qui travaillait pour la firme. La présidente de la section de Court-St Etienne elle-même n’a jamais pu porter de vraies responsabilités parce que son père travaillait pour Henricot. Tout le milieu de Court était influencé par le fait de l’usine.

Ce n’est certainement la seule entreprise dans ce cas. Mais cela se marquera surtout plus tard, je pense.

Q. — L’influence du mariage mr des militantes sur le mouvement, et éventuellement à l’intérieur du couple, a-t-il créé un nouveau type d’épouse?

R. — C’est quelque chose qu’il faudrait étudier ! Il me semble qu’on a connu surtout une nouvelle conception du mariage et de la vie dans le couple ; puis, la possibilité d’un rayonnement de la famille et du couple sur d’autres couples. Peut-être même certains groupements familiaux sont-ils nés de cette conception nouvelle ? cela demanderait des enquêtes sérieuses.

Q. Quand elles se mariaient, elles quittaient le mouvement?

R. Elles quittalent en tout cas la JOCF. A cette époque, on ne se mariait pas si jeune que maintenant ; faute de moyens parfois. On invitait alors les jeunes mariées à faire partie de la Ligue Ouvrière Féminine Chrétienne, ce qui ne réussissait pas toujours. Celles qui avaient passé par la JOCF trouvaient cette organisation un peu bourgeoise, un vieillotte ou tout au moins, pas d’avant-garde…

Beaucoup de ces jeunes mariées avaient d’ailleurs très vite des enfants. Ce n’était pas si facile d’entrer, jeune, dans une organisation, avec deux ou trois enfants à élever.

Mais finalement, après un moment de … bouderie, et surtout, quand après 7, 8 ou 10 ans, ces anciennes jocistes ont commencé à souffrir de, cet hyatus qui s’était creusé dans leur vie, elles ont commencé à entrer dans la LOFC – y compris les dirigeantes nationales ! Et on a pu noter dès lors une toute nouvelle ouverture dans la LOFC, surtout à partir de 1945. Les ohangements de fond ont commencé après 1945 en erret, et notamment la création d’une branche “Jeunes Femmes” où les anciennes jocistes récemment mariées ont trouvé vraiment leur place.

Q. Le développement de la JOCF est parallèle à celui de la JOC?

R. Cela dépend de la densité qu’on donne au mot “parallèle”. La JOC féminine est partie sur des bases assez différentes, même si elle a, dès le début, le même projet. Ce projet, c’est thoriquement, le Manuel de la JOC; et celui de la JOCF est … copie conforme.

Mais les données du problème à la base sont toutes différentes. Les garçons allaient tous travailler. Quand la JOC est née, ils entraient au travail à 13 ou 14 ans, parfois même à 12 en dépit de la loi. Pour les filles, ce n’était pas évident, surtout dans une région comme le Brabant-Wallon. Souvenez-vous de toutes les mises au point que j’ai faites au début de ce téloignage…

Une grande différence — c’est une lapalissade — c’est que les garçons étaient des garçons ! ils avaient donc beaucoup plus d’autonomie à tous points de vue. Et ils ont pu prendre, dès le début, des positions qu’on appelerait aujourd’hui plus agressives.

Les jeunes filles du milieu populaire étaient “protégées” par des organisations sociales féminines d’adultes, par la paroisse aussi. Il fallait donc prendre le temps de sortir de ce carcan, ce qui n’a pas été très facile. Car des filles qui s’émancipaient, c’était … très mauvais, dangereux !

Ces données se voient très bien en filigrane dans les divergences de vues qu’on rencontre, d’une part, entre la JOC et l’ACJB et d’autre part, entre la JOCF et l’ACJBF. Dans ce cadre-là, la JOC masculine à ses débuts s’est battue ferme. Tandis qu’avec l’ACJBF, les transformations souhaitées par la JOCF ont été beaucoup plus lentes que du côté masculin, la lutte plus larvée. L’autonomie n’a été obtenue qu’à grand peine, à force de persévérance et de diplomatie.

Je dirais donc que JOC et JOCF vivent la même chose, suivent la même ligne, théoriquement; mais dans les faits, il y a de réelles nuances.

Par voie de conséquence, j’oserais dire que “le calibre” des dirigeantes responsables se manifeste aussi plus tardivement. C’est vers 1930-32 qu’on voit apparaître des dirigeantes responsables qui ont à la fois une certaine envergure et aquièrent une vraie liberté d’action ; alors que chez les garçons, ce sera déjà vers 1923-25.

Marguerite Fiévez

SOURCE

CARHOP, Archives Marguerite Fiévez, 61